Avant de lancer le podcast, je pensais qu'un grand entraîneur c'était le meilleur technicien, le meilleur tacticien ou le meilleur stratège. Une centaine de rencontres plus tard, je me suis dit : bah non. Souvent, les meilleurs entraîneurs que j'ai reçus se décrivent comme de mauvais tacticiens, de mauvais techniciens. Ce qu'ils ont développé, ce sont d'abord des qualités humaines : un sens de l'observation, un relationnel.
À la fin de presque chaque épisode, je pose d'ailleurs la même question : « pour toi, c'est quoi un bon entraîneur ? » Les réponses varient beaucoup, mais elles commencent rarement par la programmation.
Entraîner est un drôle de verbe. On l'emploie pour la séance des moins de neuf ans, pour le retraité qui veut garder ses jambes comme pour le sprinteur qui court après un centième. Il recouvre en fait deux projets voisins. On peut entraîner quelqu'un vers une performance donnée, avec une date, une compétition, un résultat à aller chercher. On peut aussi l'entraîner pour qu'il progresse en général, sans échéance précise. Dans les deux cas, on emploie le même mot, et on utilise à peu près les mêmes méthodes.
Dans cet article, je m'intéresse à ce que veut dire ce mot : de la sémantique à ce qui se passe sur le terrain, c'est-à-dire provoquer une adaptation, faire apprendre, donner envie, durer, et décider sans jamais avoir toutes les cartes en main.
Ce que dit la racine
Entraîner vient de traîner, qui vient du latin trahere : tirer. Le premier sens du verbe, attesté vers 1160 chez le poète normand Wace, est très concret : « traîner, emmener avec soi ». L'image est celle de quelqu'un qu'on prend avec soi pour faire la route.
Le mot a une ombre, aussi ancienne que lui. Vers 1135, traîner voulait déjà dire « emmener de force quelqu'un ». Dès l'origine, il y a donc deux façons d'emmener quelqu'un : avec soi, ou malgré lui. On verra que la frontière entre les deux est plus fine qu'on ne le croit.
Au XVIIe siècle, le verbe s'adoucit. En 1643, La Rochefoucauld l'emploie pour dire « amener quelqu'un à faire quelque chose ». Cette fois, ce qui tire, c'est l'élan, celui d'un orateur entraînant ou d'une musique entraînante.
Le sens sportif arrive bien plus tard, et par un détour. En 1828, le Journal des haras parle d'entraîner des chevaux de course. Le mot prend alors le sens de l'anglais to train, qui voulait dire former, éduquer, puis dresser un animal. Or l'anglais tenait ce verbe de notre vieux traîner. Le mot est parti en Angleterre et il est revenu chez nous par les champs de courses. En 1865, Taine l'emploie déjà pour dire « faire l'apprentissage de quelque chose ».
L'anglais coach raconte la même histoire. Le coach, c'est d'abord une voiture à chevaux, du nom de Kocs, un village hongrois qui en fabriquait. Vers 1830, les étudiants d'Oxford appellent ainsi le répétiteur qui les « transporte » jusqu'à l'examen, et le sens sportif suit en 1861. Dans les deux langues, le mot désigne quelqu'un qui vous emmène d'un endroit à un autre.
Le latin trahere a laissé d'autres traces. Il a donné extraire, « tirer hors de ». Ceux qui ont lu le premier article de cette série se souviennent que l'exigence, elle aussi, extrait : elle va chercher chez l'autre ce qu'il a déjà. Les deux mots sont cousins. Et quand Christophe Massina, sélectionneur des équipes de France de judo, rappelle que dans entraîneur, il y a « entrain », le dictionnaire lui donne en partie raison : entrain pourrait venir directement d'entraîner, au sens de « charmer, enthousiasmer ».
Nos invités n'ont pas eu besoin du dictionnaire pour le sentir. Yann Julien et Jean-Pierre Doly nous disaient que "entrainer c'est d'abord être entrainant"
On distingue donc trois sens dans ce mot. Tirer, pour mettre quelqu'un en mouvement. Emmener avec soi, pour faire la route ensemble. Préparer, pour lui donner ce dont il aura besoin quand on ne sera plus là. Et derrière les trois, le risque de traîner quelqu'un là où il ne veut pas aller.
Entraîner, c'est emmener quelqu'un avec soi. Le jour où on le traîne, on a changé de métier.

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