Julien Sastre a dirigé les équipes de France de BMX Racing pendant 10 ans, jusqu'à ce 2 août 2024 où Joris Daudet, Sylvain André et Romain Mahieu ont pris les trois places du podium olympique de Paris, une première pour la France en sport d'été depuis les Jeux de 1924. La même équipe, trois ans plus tôt à Tokyo, plaçait trois pilotes en finale et repartait sans médaille. Cet épisode raconte ce qui s'est passé entre les deux : rien n'a changé, et tout a changé.
L'invité
Julien Sastre se présente comme un aventurier guidé par ses rêves, élevé « en tribu » et porté par les défis collectifs. Après 10 ans de judo, il découvre le BMX organisé à 15 ans lors de son stage de troisième au service des sports d'une mairie. Bon amateur monté jusqu'à la catégorie élite sans jamais passer par l'équipe de France, il bascule vers l'encadrement : la première structure jeunes de France (le pôle France jeunes de Bourges, créé en 2005), 8 ans avec les juniors, puis sélectionneur des équipes de France de 2014 à Paris 2024, avec 5 titres mondiaux et 15 médailles mondiales en 10 ans.
Deux ans avant Paris, il avait annoncé deux choses : que l'équipe ferait le triplé, et qu'il arrêterait après les Jeux. Les deux se sont réalisées. Il travaille aujourd'hui au pôle haute performance de l'Agence nationale du Sport, entre le plan coach et l'accompagnement de la Fédération française de ski vers les Alpes 2030.
Les grands thèmes abordés
- L'image de l'arrivée : Joris Daudet franchit la ligne et, avant de lever le bras, se retourne pour vérifier que le troisième est bien Romain Mahieu, celui sans qui le triplé n'existe pas
- Tokyo, la cicatrice : trois pilotes en finale, zéro médaille, des Français qui se roulent dessus, et un an de remise en question pour l'entraineur
- Pourquoi copier le cyclisme sur route était impossible : désigner un leader et des sacrifiés ne survit pas à une course de 35 secondes entre trois champions du monde
- « On a à la fois rien changé et tout changé » : mêmes titulaires, même remplaçant, même staff qu'à Tokyo. Ce qui a changé, c'est l'état d'esprit
- De la collaboration à la coopération : du bien vivre ensemble au bien faire ensemble. À l'entrainement, le collectif au service des individus ; dans la course, ce sont eux qui choisissent l'inverse
- S'autoriser à rêver grand : sortir de la résignation apprise des Jeux, assumer l'ambition la plus folle qui reste crédible. « Improbable, mais pas impossible »
- Entrer par l'environnement plutôt que par le discours : les pilotes n'ont jamais cru au triplé, alors Julien a contaminé positivement staff, entraineurs individuels, familles et médias, jusqu'à ce que tout leur environnement leur répète que c'est possible
- La capabilité : le jour J, le sujet n'est pas d'avoir les compétences, c'est d'y accéder au bon moment. Le cerveau, le corps, le contexte : négliger le troisième étage, c'est passer à côté de l'essentiel
- Les étapes du chemin : premier triplé aux Mondiaux de Glasgow quatre mois après en avoir parlé aux pilotes, deuxième en Coupe du monde en France, et la visite de l'équipe de ski cross 10 jours avant Paris
- « On gagne ou on perd des courses grâce ou à cause des remplaçants » : comment Arthur Pilard, vice-champion du monde, a accepté de se mettre au service des titulaires, avant de devenir champion du monde 2025 parce qu'il n'avait « plus peur de gagner »
- Se mettre en risque avec eux : à Tokyo, le staff a accompagné les pilotes jusqu'à la grille de départ puis est devenu spectateur. « Sans risque, pas de performance olympique »
- Construire un champion : des rencontres qui donnent envie, l'autodétermination (autonomie, compétence, appartenance), et jouer sur les polarités entre individu et collectif
- La crise fait partie du projet : à Tokyo tout était serein et rien ne s'est produit. Accueillir le conflit et la frustration, et surfer la vague des émotions plutôt que vouloir l'empêcher
Lexique
- Triplé olympique : les trois marches d'un même podium pour une même nation. Avant le BMX à Paris 2024, il fallait remonter aux gymnastes français de Paris 1924 pour l'été, et au ski cross de Sotchi 2014 pour l'hiver.
- Résignation apprise : à force d'échecs répétés sur un même rendez-vous, le groupe cesse de croire que la victoire y est possible et s'en protège (« les Jeux ne sont pas représentatifs de notre discipline »). Le premier chantier de Julien après Tokyo.
- Effet Pygmalion / effet Golem : quand une autorité ou un système croit en tes chances de réussite, il les améliore avant même que tu aies commencé ; quand il n'y croit pas, il les dégrade d'entrée de jeu.
- Capabilité : la capacité à se sentir capable. Emmener une équipe là où elle ne se pensait pas capable d'aller, en faisant en sorte que chacun ait le sentiment d'y aller par ses propres moyens.
- Coopération : un cran au-dessus de la collaboration : non plus bien vivre ensemble, mais bien faire ensemble. Chacun s'implique sincèrement à chaque entrainement, et l'intensité générée dépasse celle que les adversaires peuvent produire.
- Prophétie autoréalisatrice : s'autoriser à penser, verbaliser et incarner une réussite qui n'existe pas encore : pour Julien, cette réflexion de départ est la première pierre de la concrétisation.
- Autodétermination : une motivation qui devient intrinsèque quand trois besoins sont nourris : l'autonomie (décider de ses choix), la compétence (sentir qu'on maîtrise, en s'appuyant d'abord sur les points forts) et l'appartenance (se sentir relié à un groupe qui compte).
- La patrouille de France : l'image que l'équipe s'était donnée de la course rêvée : trois pilotes qui volent ensemble, chacun mettant son individualité au service du collectif. Elle n'a existé que parce que ce sont eux qui l'ont choisie, dans le premier virage.