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Les sacrifices, passage obligatoire vers la réussite ?

On entend beaucoup parler de sacrifices dans le monde sportif. Le champion remercie ses proches pour tous les sacrifices qu'ils ont faits. L'entraîneur prévient son groupe qu'il va falloir en faire. Les parents racontent les leurs, les kilomètres, les fins de semaine dans les gymnases. Et le jeune qui entre en pôle apprend vite le mot, souvent avant de savoir ce qu'il veut dire.

Le mot sert à tout. Il désigne les soirées, les vacances, les études, la famille, le corps, parfois une adolescence ou une vie entière. Reste à savoir ce qu'on met vraiment derrière.

Ce mot m'interroge depuis longtemps. Quand j'entraînais en pôle France, j'entendais déjà des jeunes parler de sacrifice. Certains faisaient la tête au moment de partir en stage. Ils avaient été sélectionnés, ils étaient pris en charge, ils vivaient quelque chose que peu de gens vivront dans leur vie.
Je me disais : si tu n'es pas content d'être là, tu ne le seras jamais à l'étape suivante.

Dans cet article, je m'intéresse à ce que veut dire ce mot. Je pars de sa racine, qui raconte autre chose que ce qu'on lui fait dire aujourd'hui, puis de deux philosophes qui aident à repérer le moment où il dérape. J'en viens ensuite à ce qui est pour moi le cœur du sujet : ne pas confondre un choix de vie et un sacrifice. Je termine par ce que ça change pour nous, entraîneurs, y compris quand c'est nous qui nous sacrifions.


Ce que dit la racine

Sacrifice vient du latin sacrificium, l'offrande faite aux dieux, et sacrifier vient de sacrificare. Le mot assemble sacrum, ce qui est sacré, et facere, faire.
Sacrifier, c'est littéralement faire du sacré, rendre sacré.

C'est ce premier sens que je trouve le plus intéressant, et c'est aussi le plus oublié : sacrifier, c'est rendre sacré. Et le sacré, c'est ce qu'on met à part. Émile Durkheim, l'un des fondateurs de la sociologie, définissait les choses sacrées comme des choses séparées du reste et protégées par des interdits. On ne les mélange pas avec l'ordinaire.

En 1899, Henri Hubert et Marcel Mauss ont consacré un long essai au sacrifice dans les religions. Dès le début, ils notent que « le mot de sacrifice suggère immédiatement l'idée de consécration ». Selon eux, « dans tout sacrifice, un objet passe du domaine commun dans le domaine religieux ». Ils ajoutent un point que je trouve essentiel. Au delà de l'objet, le sacrifice atteint aussi celui qui offre, il ressort transformé de son geste.

Appliqué à notre métier, ça change le regard. Un athlète qui se couche tôt le samedi soir ne perd pas sa soirée. Il la met à part et la consacre à quelque chose qui compte plus pour lui. C'est la même soirée, avec un autre sens. Et s'il la vit vraiment comme ça, il en ressort un peu changé, plus engagé, plus au clair avec ce qu'il veut.

Le mot a aussi une ombre, presque aussi ancienne que lui. Vers 1145, on retrouve Wace, le poète normand qu'on avait croisé dans l'article sur entraîner. Chez lui, le verbe prend déjà un second sens, que le dictionnaire résume ainsi : « rendre quelqu'un victime de quelque dessein ou de quelque intérêt ». Cette fois, c'est une personne qu'on sacrifie, au profit d'un projet qui n'est pas le sien. Vous comprendrez plus tard pourquoi j'aborde cette définition.

Il faut attendre 1651 pour voir apparaître le sens qui domine aujourd'hui. Pascal l'emploie dans une lettre écrite après la mort de son père comme un « abandon volontaire, un renoncement ». Un peu plus tard, c'est chez La Fontaine qu'on trouve « se sacrifier », dans Les Animaux malades de la peste. Le lion y propose « Que le plus coupable de nous / Se sacrifie aux traits du céleste courroux ». Chacun confesse ses fautes, les puissants s'excusent entre eux, et c'est l'âne qui paie pour avoir brouté un peu d'herbe. Le sacrifice tombe sur celui qui a le moins de pouvoir pour le refuser.

On distingue donc trois sens dans ce mot. Rendre sacré, en offrant quelque chose à ce qui compte plus que soi. Renoncer, en abandonnant volontairement quelque chose. Et l'ombre : faire de quelqu'un la victime du projet d'un autre. Le sport a gardé le deuxième sens. Il oublie souvent le premier, et il lui arrive de glisser vers le troisième.

Sacrifier, c'est d'abord rendre sacré. Avant de compter ce qu'un athlète abandonne, il faudrait savoir ce qu'il tient pour sacré.


Du sacré à la perte

Un mot qui ne garde que le prix

Aujourd'hui, dans le sport, sacrifier veut presque toujours dire perdre. On fait la liste de ce qu'on a laissé : les sorties, les anniversaires, les études, les vacances. Le mot ne dit plus rien de ce à quoi on a consacré tout ça.

En 1991, les sociologues Robert Hughes et Jay Coakley ont décrit ce qu'ils appellent l'éthique du sport : quatre normes que les athlètes apprennent à respecter pour être reconnus comme de vrais sportifs.
La première consiste justement à faire des sacrifices pour le jeu. Les trois autres sont de chercher à se distinguer, d'accepter les risques et de jouer malgré la douleur, et de refuser les limites. Ces normes font les grands athlètes, et les deux auteurs ne les condamnent pas. Ils montrent en revanche qu'une bonne part des dérives des sportifs vient d'un excès de conformité à ces normes. On joue blessé, on se prive à l'excès, on se dope, justement parce qu'on veut être un vrai sportif. Ils parlent de déviance « positive ».

Dans cette logique, le sacrifice devient une preuve. On mesure l'engagement d'un athlète à ce qu'il abandonne, et l'athlète finit par se mesurer de la même façon : plus j'ai perdu, plus je suis sérieux.

Le récit va loin. On cite encore le « dilemme de Goldman ». Dans les années 1980, le médecin américain Bob Goldman aurait demandé à des athlètes de haut niveau s'ils prendraient un produit qui leur garantit la victoire mais qui les tue au bout de cinq ans. La moitié aurait dit oui. En 2013, James Connor et al. ont reposé la question à 212 athlètes réunis pour un meeting d'athlétisme en Amérique du Nord. Deux ont accepté. Le sacrifice total fait de belles histoires, il ressemble assez peu à ce que veulent les athlètes.


Un mot qui fait voir la perte

Le choix du mot compte. Présenter un choix sous l'angle de la perte suffit à changer la décision.

Le mot sacrifice fait exactement ça. Il présente un choix par ce qu'on y perd. L'athlète qui dit « j'ai sacrifié mes soirées » et celui qui dit « j'ai choisi de m'entraîner le soir » vivent la même semaine. Ils ne la vivent pas de la même façon.

Le philosophe stoïcien Épictète avait, il y a près de deux mille ans, une image très simple. Les laitues se vendent une obole. Celui qui paie l'obole repart avec ses laitues. Celui qui ne paie pas n'a pas de laitues, mais il ne doit pas croire qu'il a moins que l'autre : « comme il a les laitues, tu as l'obole, que tu n'as point donnée ». Le sportif qui s'entraîne le samedi soir a payé avec sa soirée et il a sa séance. Celui qui sort a gardé sa soirée. Chacun a acheté ce qu'il voulait.


Deux grilles pour repérer quand le mot dérape

Je donne pour que tu donnes

Aux échecs, sacrifier une pièce, c'est la donner pour obtenir mieux : une position, une attaque, parfois la partie. Un joueur qui sacrifie sa dame sait très bien ce qu'il attend en retour. Les anciens fonctionnaient un peu de la même façon avec leurs dieux, et les Romains avaient une formule pour ça : do ut des, « je donne pour que tu donnes ».

Marcel Mauss a étudié cette logique. Il y montre qu'un don n'est jamais gratuit : il oblige celui qui reçoit à rendre. 

Un athlète qui « sacrifie » ouvre une dette. Il donne ses soirées, ses vacances, parfois son adolescence, et il attend quelque chose en retour : une sélection, une médaille, de la reconnaissance, un contrat, ou simplement d'avoir eu raison. Tant que le retour arrive, tout va bien. Quand il ne vient pas, la dette reste ouverte et se transforme en amertume. On l'entend dans des phrases comme « après tout ce que j'ai donné » ou « j'ai tout sacrifié pour rien ».

La dette a un autre effet, plus discret : elle empêche d'arrêter. Francisca Dauzet raconte l'histoire d'une joueuse de tennis très douée qui, à 15 ans, ne trouvait plus de sens à ce qu'elle faisait. Quand Francisca lui demande pourquoi elle continue, la joueuse répond qu'elle ne sait faire que ça, et qu'elle ne va pas laisser tomber tous les efforts qu'elle a déjà faits. Deux mois plus tard, elle arrêtait tout.

Les chercheurs parlent de piège de l'engagement. En 1997, Thomas Raedeke a interrogé 236 jeunes nageurs sur ce qui les faisait rester dans leur sport. Ceux qui restaient surtout parce qu'ils s'y sentaient obligés présentaient davantage de signes d'épuisement que ceux qui restaient parce qu'ils en avaient envie.

Il y a enfin la question de ceux qui racontent l'histoire. Ceux qui ont été payés en retour parlent volontiers de leurs sacrifices, puisque le résultat leur a donné raison. Les autres se taisent. Olivier Pauly le dit à propos des entraîneurs : on dit de tel entraîneur qu'il a formé tel champion, sauf qu'« il y en a eu plein de cassés autour ». Le récit du sacrifice est surtout écrit par ceux qui ont réussi.

Mauss donne donc une première grille. Quand un athlète parle de sacrifice, la question à se poser, c'est ce qu'il attend en retour, et de qui.


Quand la privation devient une identité

La deuxième grille vient de Nietzsche. Dans la troisième partie de La Généalogie de la morale, il s'interroge sur ce qu'il appelle l'idéal ascétique, cette tendance à faire de la privation une valeur en soi.
Pour lui, l'humain supporte de souffrir, pourvu que la souffrance ait un sens. Ce qui l'accable, c'est de rester sans réponse à la question « Pourquoi souffrir ? » Et selon Nietzsche, « l'idéal ascétique lui donnait un sens ! » Se priver devient une façon de justifier la douleur, et même d'en tirer une fierté.

Cette grille aide à repérer le moment où la privation change de statut. Au départ, elle est un moyen. Je me couche tôt pour mieux récupérer, je fais attention à ce que je mange pour être prêt le jour de la compétition. Puis, sans qu'on s'en rende compte, elle devient une identité. Je suis celui qui ne sort jamais, celle qui ne prend jamais de dessert, celui qui s'entraîne même malade. À ce stade, elle sert surtout à se prouver qu'on est un vrai athlète.

La psychologie décrit bien ce glissement. En 2003, Robert Vallerand et al. ont distingué deux formes de passion. 

La passion harmonieuse vient d'un engagement choisi : on pratique parce qu'on en a envie.
La passion obsessive vient d'une activité tellement liée à l'identité qu'elle crée une pression intérieure à pratiquer. Elle s'accompagne d'émotions négatives et d'une persistance rigide, on continue même quand ça fait du mal.

Quand toute l'identité tient dans le sport, le reste a du mal à pousser. En 1996, Shane Murphy et al. ont interrogé 124 athlètes universitaires. Plus ils s'identifiaient au seul rôle d'athlète, et moins ils avaient exploré d'autres rôles, moins leur projet professionnel était mûr.

Asma Niang, judokate olympique devenue préparatrice mentale, l'observe chez les athlètes qu'elle accompagne. À force de se répéter qu'on fait un sacrifice, la tête finit par l'entendre, et le corps cherche à se protéger. Parfois par une blessure.

Nietzsche termine son livre par une phrase restée célèbre : « l'homme préfère encore avoir la volonté du néant que de ne point vouloir du tout ». Un athlète qui ne sait plus pourquoi il s'entraîne peut continuer longtemps à vouloir la privation, faute de savoir quoi vouloir d'autre. C'est le moment de lui reposer la question du sens.


Choix de vie ou sacrifice ?

« Moi, je voulais être là »

C'est pour moi le cœur du sujet : on confond très souvent un choix de vie et un sacrifice.

Asma a commencé le judo à 20 ans. Elle s'est lancée sur le circuit international à 29 ans, puis elle a disputé les Jeux de Rio à 34 ans et ceux de Tokyo à 38. Elle n'a jamais eu la notion de sacrifice. Pour elle, un sacrifice, ça veut dire « je voulais être ailleurs et je suis là ». « Sauf que moi, je voulais être là. Donc, c'est un choix. »

Aurélie Bresson, a fait le même constat chez ses meilleures amies, toutes athlètes de haut niveau. Ce qu'elle voyait comme de gros sacrifices, elles le vivaient comme des choix de vie. Elles consacraient leur temps à leur sport. Consacrer, c'est exactement le verbe de la racine.

Pour moi, tout ça renvoie à une question d'alignement entre qui je suis, qui je veux être et ce que je suis prêt à donner par passion. Je ne crois pas qu'on atteigne le haut niveau sans une bonne dose de passion. Et quand le mot sacrifice s'installe, c'est que quelque chose ne va pas. On peut être très talentueux, ça ne suffit pas.

J'irais même plus loin. Un athlète qui vit comme des sacrifices les choix que demande son niveau n'est sans doute pas aligné avec ce que ce niveau demande. Il y a alors une question à ouvrir avec lui, sans jugement et sans l'écarter pour autant.

Et ce n'est pas réservé au haut niveau. Le pratiquant loisir qui vit chaque séance comme une privation, la grasse matinée perdue, le verre refusé, tient rarement longtemps. 

Plus la motivation est choisie, plus on pratique, et c'est le plaisir de pratiquer qui prédit le mieux une pratique qui dure.


Consentir, pas seulement accepter

Francisca apporte une nuance que je trouve précieuse. Pour elle, accepter ce que le haut niveau demande ne suffit pas, il faut aussi y consentir, et c'est un mot qu'on n'emploie jamais dans le sport. Beaucoup d'athlètes lui disent qu'ils n'ont pas vécu leur adolescence. Ils l'ont choisi, selon elle, mais sans en avoir conscience.

La différence tient à la conscience. On peut accepter une contrainte sans l'avoir vraiment regardée. Consentir, c'est l'avoir regardée en face et dire oui quand même.

Francisca rappelle aussi qu'on ne peut pas tout avoir. Quand on poursuit un objectif, on renonce forcément à d'autres choses, parfois pour un moment, parfois pour une période, parfois pour toute une vie. Et elle a cette formule : « renoncer, c'est grandir ». À condition de savoir à quoi l'on renonce, et pour combien de temps.

C'est particulièrement vrai chez les jeunes qui entrent en pôle. Souvent, ils ont été lancés dans une machine. Ils gagnent, c'est cool, alors ils continuent sans trop savoir où ça mène. Ils passent de pôle espoir en pôle France parce que tout le monde fait ça, et un jour ils se rendent compte qu'ils n'en ont pas forcément envie. Certains ne vivent pas du tout ça comme un renoncement et s'y sentent très bien. Pour d'autres, c'est vraiment problématique. Francisca voit la même chose : des projets qui s'arrêtent brutalement vers 15 ou 16 ans, et que l'entourage ne comprend pas.


Regarder le prix avant de payer

Épictète, encore lui, s'adressait déjà à celui qui rêve de victoire : « Tu veux vaincre à Olympie ? Et moi aussi, par les dieux ! car c'est une jolie chose. Mais examine ce qui précède et ce qui suit l'entreprise ». Suit une liste que n'importe quel athlète reconnaîtra : la discipline, le régime, la fatigue, l'entraînement à heure fixe, quelle que soit la saison ou la météo et s'en remettre à son entraîneur comme à un médecin. Puis, le jour de la compétition, les blessures, le stress « et avec tout cela être vaincu ». La décision ne vient qu'après : « Une fois tout considéré, si tu le veux encore », alors deviens athlète.
Les entraîneurs de l'Antiquité avaient déjà vu juste.

Gilles Malfondet, qui a entraîné pendant 25 ans le pôle espoir de handball de Lyon, dit la même chose avec ses mots. "Il faut séparer ce qui relève du rêve et ce qui relève du projet". Le rêve, on a le droit de l'avoir. Le projet, on l'évalue : ce qu'il va coûter, ce qu'il va falloir payer. Et payer ne se compte pas qu'en argent, c'est un coût global. Les petits frères et les grandes sœurs qu'on ne voit plus, la vie passée dans les trains. Reste ensuite à savoir si l'on a envie de le payer, et si l'on est capable de le payer.

Payer plus ne garantit rien pour autant. Faire plus d'effort ou commencer plus tôt que les autres n'est pas un gage de réussite. Les privations ne sont pas une monnaie qui achète la performance.


Ce que ça change pour nous

Écouter le mot

Le mot sacrifice est un signal. Quand un athlète l'emploie, ou quand j'entends « je suis obligé », « je n'ai pas le choix », « j'ai tout sacrifié », on ne doit pas passer à côté. Ça mérite au moins une conversation.

J'ai longtemps eu le réflexe inverse. Avant, quand un boxeur venait me dire qu'il était cramé, je lui répondais qu'il faisait un sport de combat. Aujourd'hui, je cherche d'abord à comprendre pourquoi il me dit ça, et ce qu'il a fait avant. Ensuite je décide d'adapter ou non, selon la période et ce que je veux développer, mais je le décide en conscience, plus par automatisme.

Asma met en garde contre la réaction la plus fréquente : l'athlète n'est pas aligné, alors on le punit. Elle préfère dialoguer, chercher avec lui ce qui se passe, et l'orienter si besoin vers un autre professionnel. L'agitation qu'on observe n'a pas toujours de lien avec le sport, elle peut venir de choses plus anciennes ou de pressions extérieures. Le cadre de l'entraîneur propose d'ailleurs une démarche d'exploration pour mieux comprendre ce qui fait avancer chacun de vos athlètes.


Rendre le prix visible

Ce qu'un athlète est prêt à payer, c'est à lui d'en décider. Notre rôle, c'est de l'aider à voir le prix avant. Un outil simple : poser ce prix à plat avec lui, en début de saison et à chaque grande transition. Ce que le projet demande en temps, en études, en famille, en amitiés, en argent, sur le corps. Pour combien de temps. Ce qu'il y gagne. Et ce qu'il refuse de payer.

Les transitions sont les moments où le prix grimpe sans prévenir. Au pôle France de judo, j'ai vu des athlètes passer de quatre ou cinq séances par semaine dans une structure où ils étaient parmi les meilleurs, à dix ou douze dès le mois de septembre, avec des partenaires qui leur roulaient dessus. Loin de leur famille, à l'internat, dans un nouveau lycée des quartiers Nords de Marseille. En novembre, les petites blessures s'accumulaient. En les regardant, on voyait surtout qu'ils avaient besoin de souffler et de parler. Comme préparateur physique, je ne sélectionnais personne, alors ils se confiaient plus facilement.

Il y a aussi un piège, et il est de notre côté. Les sportifs veulent souvent nous faire plaisir. Si l'entraîneur rêve d'entraîner un champion du monde, l'athlète finit par dire qu'il veut être champion du monde, et il se fait aspirer dans une boucle qui le dépasse. Francisca propose de partir de l'athlète et de surveiller nos propres enjeux. L'entraîneur peut partager ce qu'il voit, son idée, sans en faire son désir, puis demander à l'athlète ce qu'il en pense et s'il en a envie. Si la réponse est non, on cherche à comprendre pourquoi. Comme elle le dit, « on ne peut pas vouloir à la place de l'autre ».

Le même principe vaut quand un athlète change de cap. J'ai vu des sportifs trouver ce qu'ils étaient venus chercher. Même quand il y avait un vrai talent, je ne me voyais pas leur dire qu'ils devaient continuer. Si leur objectif de vie avait évolué, c'était OK pour moi.

Protéger ceux qui ne peuvent pas encore choisir

Tout ça suppose un athlète capable de choisir. Frédéric Roualen raconte un dilemme qui l'a marqué. Un champion du monde de boxe qu'il préparait s'est cassé la main une semaine avant un combat. Il a voulu combattre quand même, Frédéric s'est laissé convaincre, et le boxeur a perdu par KO. Trois ans plus tard, même situation avec une blessure au biceps. Cette fois, Frédéric refuse. Le boxeur combat sans lui, et gagne. Puis il le reprend à ses côtés. Il lui explique qu'il ne l'avait écarté que pour ce combat, parce qu'il savait qu'il allait contre la façon de travailler de Frédéric.

Fred rapporte aussi la position d'un médecin d'équipe de France qu'il admire. Le médecin apporte ce qu'il peut, jusqu'à un certain point. Ensuite, il met l'athlète face à ce qu'il risque, et c'est l'athlète qui choisit, parce qu'on ne prive pas quelqu'un de son rêve, même pour son bien. À une condition : qu'il soit majeur. Une gymnaste de 15 ans n'a sans doute pas le recul pour dire non.

Pour les mineurs, certaines protections ne se négocient pas : le volume, le repos, la scolarité. On retrouve l'âne de La Fontaine. Un sacrifice ne devrait jamais être demandé à quelqu'un qui n'a pas encore les moyens de le refuser.

Francisca voit aussi des parents qui renoncent à tout projet personnel pour s'occuper de leur enfant, alors même qu'il est pris en charge par un projet fédéral. Tout tourne autour de lui, et quand il a envie d'arrêter, il ne sait plus comment faire. Le sacrifice des parents devient une dette que l'enfant porte, souvent sans s'en rendre compte.


Et nous, entraîneurs ?

Reste un sacrifice dont on parle peu : le nôtre.

Tamara Awada, entraîneuse d'athlétisme, le résume sans détour : la vie perso, « c'est mort ». On finit tous les soirs à 22 h au stade, à l'heure où les autres voient leurs amis. Pas de fin de semaine, des vacances en stage. Elle l'a choisi et elle l'assume, elle ne se verrait pas dans un bureau. Mais chaque année en juin, elle se dit qu'elle arrête. Et à la fin des vacances, elle a hâte de reprendre.

J'ai connu la même vie quand j'entraînais en club. Fin des séances à 22 h, le temps de rentrer il est 22 h 30, on mange. Les compétitions les fins de semaine, les vacances en stage. J'arrivais souvent une heure et demie avant pour installer les tatamis, allumer, ouvrir les vestiaires. Et un jour, je me suis demandé ce que j'allais faire de ma vie. Sortir des champions régionaux, c'était bien, mais ça me servait à quoi, et je gagnais combien ? Je reste convaincu qu'avec des clubs plus solides économiquement, capables de payer un assistant, on ferait reculer l'épuisement des entraîneurs. Quelqu'un pour installer les tapis ou aider à placer trente gamins, ça enlève un poids énorme.

La grille de Mauss vaut aussi pour nous. Un entraîneur qui se sacrifie pour ses athlètes ouvre lui aussi une dette. Le jour où l'athlète part, change d'entraîneur ou arrête, elle se rappelle à lui : « après tout ce que j'ai fait pour toi ». C'est souvent là que naissent les rancœurs. Dans l'article "Entraîner", j'écrivais qu'il faut savoir passer la main : chacun sa zone de génie, pas d'ego à laisser un sportif évoluer avec un autre coach. C'est beaucoup plus simple quand on ne s'est pas sacrifié pour lui.

Un entraîneur qui s'épuise à force de vouloir trop en faire finit aussi par faire dégringoler la performance, parce qu'il entraîne son groupe dans sa chute. Donc ne vous sacrifiez pas. Pendant les trois ans qui précèdent des Jeux, on peut décider de serrer les dents. À condition de savoir ce qu'on fera derrière, et ce qu'on met en place pour aller mieux.

Makis Chamalidis rappelle qu'éviter l'épuisement n'a rien de très compliqué. C'est une discipline : baliser des moments « où je continue à m'appartenir, où je peux souffler ». Il ajoute que, la plupart du temps, ce sont les autres qui nous disent qu'on ne peut pas continuer comme ça. 

J'aime l'image d'une route de nuit. L'entraîneur cherche à éclairer le plus loin possible sur la bonne route, et il s'arrête régulièrement aux péages pour vérifier qu'il est toujours dessus. Et quand il n'y a pas de péage, Makis le dit bien, c'est à nous de décider de faire une pause.


Ce qu'on tient pour sacré

Revenons au mot pour finir. Sacrifier, c'est rendre sacré, et tout ce qu'on a vu montre ce qui arrive quand on oublie ce sens pour ne garder que la perte.

  • Un choix de vie se vit comme un engagement, un sacrifice comme une perte. Quand un athlète parle de sacrifice, c'est la question de l'alignement qu'il faut ouvrir.

  • Tout sacrifice ouvre une dette. Mieux vaut savoir ce qu'on attend en retour, et de qui, avant de la contracter.

  • La privation doit rester un moyen. Le jour où elle devient une identité, elle ne sert plus la performance.

  • Le prix se regarde avant de payer, et se relit à chaque transition.

  • Les plus jeunes ne peuvent pas encore choisir, c'est à nous de les protéger.

  • Et personne n'a besoin de se sacrifier pour bien faire ce métier, pas même nous.

Patrick Roux terminait Le revers de nos médailles en rêvant de 80 carrières heureuses plutôt que de 80 médailles. Claude Fauquet, lui, définit l'athlète de très haut niveau par une formule simple : « quand il y a adéquation entre ce que je suis et ce que je fais ». C'est la meilleure définition de l'alignement que je connaisse. Quand ce qu'un athlète fait correspond à ce qu'il est, les soirées et les vacances qu'il laisse ne sont plus des pertes. Il les consacre à quelque chose qui compte pour lui. La bonne question n'est donc pas ce qu'il est prêt à sacrifier, mais ce qu'il tient pour sacré.

Savoir ce qu'on tient pour sacré, en connaître le prix, et garder le droit de changer d'avis. C'est sans doute ça, faire un sacrifice.



Bibliographie

Les références biomédicales ont été retrouvées via PubMed. Les liens DOI renvoient aux articles originaux.

  • CNRTL (Trésor de la langue française), étymologie de sacrifice : du latin sacrificium « offrande à la divinité », 1119 « offrande à la divinité » (Philippe de Thaon), 1651 « abandon volontaire, renoncement » (Pascal, lettre sur la mort de son père)

  • CNRTL, étymologie de sacrifier : du latin sacrificare, de sacrum « ce qui est sacré » et facere « faire », littéralement « accomplir une cérémonie sacrée », vers 1145 « rendre quelqu'un victime de quelque dessein ou de quelque intérêt » (Wace), « se sacrifier » chez La Fontaine (Fables, livre VII, fable 1, Les Animaux malades de la peste)

  • Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, 1912 : les choses sacrées sont séparées du reste et protégées par des interdits

  • Hubert et Mauss, Essai sur la nature et la fonction du sacrifice, L'Année sociologique, 1899, repris dans Mélanges d'histoire des religions (Alcan) : tout sacrifice est une consécration, qui atteint aussi celui qui l'offre

  • Mauss, Essai sur le don, L'Année sociologique, 1925 : le don oblige à rendre, y compris avec les dieux, épigraphe tirée de l'Edda

  • Nietzsche, La Généalogie de la morale, 1887, troisième dissertation, paragraphe 28, traduction d'Henri Albert : l'idéal ascétique donne un sens à la souffrance

  • Épictète, Manuel, chapitres XXV et XXIX, traduction de Jean-Marie Guyau, 1875 : l'obole et les laitues, le candidat à Olympie (le même passage figure dans les Entretiens, III, 15)

  • Hughes et Coakley, Sociology of Sport Journal, 1991, DOI 10.1123/ssj.8.4.307 : l'éthique du sport en quatre normes, dont faire des sacrifices pour le jeu, et la déviance « positive » par excès de conformité

  • Connor, Woolf et Mazanov, British Journal of Sports Medicine, 2013, DOI 10.1136/bjsports-2012-091826 : 2 athlètes sur 212 acceptent le dilemme de Goldman

  • Tversky et Kahneman, Science, 1981, DOI 10.1126/science.7455683 : le même choix, présenté en vies sauvées ou en morts, inverse les préférences

  • Raedeke, Journal of Sport & Exercise Psychology, 1997, DOI 10.1123/jsep.19.4.396 : 236 jeunes nageurs, ceux qui restent par obligation présentent plus de signes d'épuisement que ceux qui restent par envie

  • Vallerand et al., Journal of Personality and Social Psychology, 2003, DOI 10.1037/0022-3514.85.4.756 : passion harmonieuse et passion obsessive, 4 études, plus de 900 participants

  • Murphy, Petitpas et Brewer, The Sport Psychologist, 1996, DOI 10.1123/tsp.10.3.239 : 124 athlètes universitaires, une identité tournée vers le seul sport va avec un projet professionnel moins mûr

  • Teixeira et al., International Journal of Behavioral Nutrition and Physical Activity, 2012, DOI 10.1186/1479-5868-9-78 : revue de 66 études, la motivation autonome va avec plus d'activité physique, et le plaisir prédit le mieux la pratique sur la durée

  • Macnamara, Moreau et Hambrick, Perspectives on Psychological Science, 2016, DOI 10.1177/1745691616635591 : la pratique délibérée explique 18 % des différences de performance sportive, 1 % chez l'élite

  • Bilgoe et al., BMJ Open Sport & Exercise Medicine, 2024, DOI 10.1136/bmjsem-2023-001821 : 95 entraîneurs et 156 athlètes d'élite néerlandais, détresse chez 41 % des entraîneurs, alcool à risque chez 53 %

Je me suis également inspiré de tous les échanges que j'ai pu avoir sur le podcast ou en dehors.

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